« Ne vous contentez pas de critiquer, créez ! » Interview avec Victor Aubert, directeur de l’Academia Christiana

2023-03-13
Temps de lecture 10 min
Voici le quatrième épisode de notre nouvelle série d'entretiens intitulée « Ne vous contentez pas de critiquer, créez ! » David Engels s'entretient avec des artistes, des philosophes, des prêtres, des intellectuels, des militants et des artisans européens qui ont décidé non seulement de déplorer le « déclin de l'Occident », mais aussi d'essayer de contribuer à l'inverser. Ils l'ont fait en créant quelque chose de nouveau - et peut-être aussi de beau, de vrai et de bon.

David Engels: Cher Victor, vous êtes directeur et co-fondateur d’Academia Christiana, une association chrétienne, patriotique et conservatrice en pleine expansion dédiée à la formation de jeunes adultes. Pouvez-vous nous détailler les activités que vous proposez actuellement dans le contexte de l’Academia Christiana et l’idéal que vous tentez de transmettre ?

Au départ, Academia Christiana organisait une université d’été annuelle réservée aux étudiants et jeunes travailleurs, puis au fil des années nous avons développé des  colloques et des sessions de formation dans plusieurs grandes villes de France. Depuis trois ans, nous organisons des journées festives rassemblant toutes les générations autour de notre culture (Oktoberfest, feux de la Saint-Jean). On pourrait qualifier Academia Christiana de « think tank » conservateur, d’institut de formation et de réseau d’initiatives. Nous proposons des cours de philosophie, d’histoire, et des formations pratiques ainsi qu’une réflexion politique sous forme de conférences ou de tribunes libres. Aujourd’hui, plus de 4000 jeunes sont passés par nos formations, nous recevons généralement entre 200 et 500 personnes par évènement. 

Nous essayons de vivre en catholiques enracinés. Cela implique une certaine intransigeance à l’égard de l’hédonisme individualiste promu par la société contemporaine, mais aussi le refus du relativisme. Concrètement, nous voulons inviter nos participants à connaître leur passé et à l’aimer, à mener une vie spirituelle, à fonder des familles nombreuses, à pratiquer des métiers qui ont du sens, à s’engager dans le combat culturel et politique et à faire que leur vie entière témoigne de cet idéal. 

Que cherchent au juste les jeunes qui s’inscrivent à vos formations ?

Nos jeunes auditeurs viennent y trouver de la convivialité, une cohésion, et des passerelles pour s’engager. De nos jours, il y a de très nombreux contenus accessibles en ligne pour se former sur des questions philosophico-politiques et religieuses. L’intérêt de se déplacer pour vivre une semaine de formation, entouré de 300 jeunes, c’est qu’il se passe quelque chose d’unique dans ces moments-là : une sorte de ferveur et d’effervescence qui permet de ne plus se sentir isolé et qui donne envie de s’engager. Nous leur permettons de rencontrer des acteurs de la vie culturelle, politique et associative afin de les aider à passer de la parole à l’action.  

Contrairement à beaucoup d’autres pays, l’établissement d’une véritable contre-culture chrétienne et conservatrice est déjà assez fortement développée en France. Avez-vous une explication pour ce phénomène ?

Il s’agit d’une longue histoire. L’anticléricalisme républicain a peut-être davantage contribué au développement du bloc catholique conservateur que l’Eglise elle-même. Depuis la Révolution Française, un mouvement contestataire s’est instauré. Il y a eu d’abord la chouannerie et les guerres de Vendée, puis la lutte des catholiques monarchistes contre la République au XIXème siècle. La condamnation de l’Action Française a renforcé ce sentiment d’appartenance à une minorité persécutée et développé une conscience collective. Il y a eu ensuite la guerre d’Algérie, la lutte contre le communisme, et puis Vatican II et l’opposition lefebvriste. Il y a donc en France tout une histoire de la rébellion face à une idéologie laïciste et progressiste. Cette histoire s’inscrit dans des familles et un milieu social qui comprend des écoles, des chapelles (Fraternité Saint Pie X, Saint Pierre, Institut du Christ Roi…),  des pèlerinages (Notre Dame de Chrétienté), des associations (Scoutisme, Marche pour la vie, SOS Chrétiens d’Orient…), des médias (TV Libertés, Le Salon Beige), et des entreprises (Le Puy du fou étant l’exemple le plus connu). Il ne s’agit pas de sectes fermées, mais plutôt d’une race d’hommes et de femmes qui resteront rebelles par fidélité envers et contre tout. 

Il y a quelques mois, vous organisiez à Paris un colloque d’été placé sous le titre : « reconquête ou sécession » ? Pouvez-vous expliquer aux lecteurs votre solution à ce dilemme ?

L’opposition entre ces deux concepts s’atténue si on les définit correctement. Si la reconquête consiste à vivre dans les grandes villes, à investir les grandes entreprises du CAC 40, à envoyer nos enfants dans les écoles de commerce, à donner tout notre temps pour les grands partis conservateurs, en faisant la pari d’une potentielle victoire électorale, à accepter un certain nombre de compromissions face à la culture du divertissement pour faire passer des idées conservatrices, alors en effet, il s’agit sans doute d’un grand gaspillage d’énergie. Si la sécession consiste à se terrer à la campagne dans une maison isolée, à désinvestir les champs culturel et politique pour vivre en petites communautés fermées, à rejeter systématiquement la technique et l’innovation pour se préserver de la corruption, alors il s’agit également d’une impasse. Selon moi, il faut rompre avec ce qui ne peut que nous faire perdre du temps et déboucher sur des déceptions, tout en maintenant un objectif politique au sens noble du terme. Concrètement, il s’agit de viser un idéal de vie cohérent, de sanctuariser un temps pour la vie spirituelle, de prendre soin de nos familles tout en étant dans le monde. Il faut privilégier l’action politique locale, le développement de nos propres entreprises, l’action culturelle, et tenter de rayonner par notre exemplarité. 

Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre parcours personnel avant de devenir fondateur de l’Academia Christiana et des raisons et inspirations qui vous ont menées vers cette initiative ?

Né en 1989 à Paris, j’ai été élevé dans une famille très légèrement de gauche de la classe moyenne, j’ai fréquenté des écoles laïques et républicaines jusqu’au lycée. Comme beaucoup de baby-boomers, mes parents, nés de familles catholiques, ont abandonné la foi ou la pratique à l’entrée dans la vie adulte. Au cours de voyages  en Asie et en Afrique, jeune garçon, j’ai été fasciné par la ferveur religieuse de ces peuples. Pour faire comme les hindous, à dix ans j’ai demandé le baptême à l’église de mon quartier, parce que j’étais français. Confronté au multiculturalisme et à la propagande antiraciste à l’école, ma réaction épidermique face à la gauche s’est opérée à l’âge de douze ans. De fil en aiguille, notamment grâce au scoutisme, j’ai découvert la liturgie traditionnelle, puis la pensée conservatrice à travers des revues et des mouvements. Passé par trois années de séminaire, j’ai ensuite repris des études de philosophie, c’est là qu’est née l’idée d’Academia Christiana. Nous étions quelques amis à vouloir transmettre un héritage intellectuel que nous nous étions approprié au cours d’une recherche personnelle. Nous voulions faire en sorte que le plus grand nombre puisse en profiter et que cette transmission s’adresse d’abord aux jeunes. 

L’Academia Christiana ne s’est pas faite que des amis, comme on peut l’imaginer aisément. Pouvez-vous nous parler un peu de l’opposition à laquelle vous avez dû faire face dans le passé ?

Dès que nous avons atteint un certain niveau de visibilité, les ennuis ont commencé. Des sites d’extrême gauche se sont mis à nous décrire dans des termes peu flatteurs. Les grands médias nous ont rapidement collé des étiquettes infamantes sans se soucier du contenu de nos formations ni même de nos publications. La télévision du service public a produit un reportage infamant tentant de nous faire passer pour une sorte de secte ou de milice. Les écoles qui nous hébergeaient ont été accusées de complicité avec l’horrible extrême droite catholique intégriste et nazie.  Plus personne - ou presque - n’osait nous louer de locaux pour organiser nos formations. Au sein des milieux chrétiens, notre parole libre et l’ouverture vis-à-vis de la Nouvelle Droite a effrayé certains clercs et quelques esprits chagrins. On nous a accusé de complaisance à l’égard du néo-paganisme ou du marxisme. Notre style a pu choquer les anciennes générations, et le succès de nos formations attise malheureusement quelques jalousies. Les Français aiment bien segmenter leurs engagements : il y a d’un côté la politique pure, de l’autre la vie spirituelle et les oeuvres de charité. Peut-être que le fait de promouvoir un engagement politique tout en assumant notre foi a pu choquer. Nous essayons en réalité de rester fidèles à l’héritage que les générations précédentes nous ont transmis, en essayant de le dépoussiérer et de le rendre accessible à des jeunes totalement déracinés. 

L’Academia Christiana est en pleine expansion – pouvez-vous nous parler un peu plus de vos plans pour le futur et de vos craintes ?

Nous disposons d’un véritable trésor : notre héritage intellectuel culturel, spirituel européen et chrétien. Il faut d’une part nous l’approprier, le transmettre et surtout le vivre. Notre objectif est de faire rayonner cet idéal pour qu’il devienne une véritable contre-culture animée par la fougue de la jeunesse. A long terme nous aimerions que tous les militants chrétiens forment de petites communautés, regroupées autour d’écoles, de paroisses ou d’abbayes, qui rayonnent et attirent à elles les français qui aspirent à retrouver leurs racines. 

Nous cherchons actuellement à acheter un domaine pour développer nos formations et nos évènements culturels : redécouverte des traditions locales, des métiers artisanaux, banquets, séminaires, stages sportifs, universités d’été, salons… Ce lieu serait une sorte de vitrine catholique et identitaire où chacun pourrait venir se ressourcer et se former. En attendant de pouvoir acheter un tel domaine nous développons des formations dans différentes villes de France, une collection dans une maison d’édition, des émissions vidéo pour Youtube, deux grandes universités d’été au Nord et au Sud de la France. 

Nous aimerions aussi exporter Academia Christiana en Europe en proposant à des jeunes qui partagent notre vision du monde de les aider à reproduire quelque chose de similaire dans leur pays, puis d’entretenir nos liens par des échanges réguliers et des collaborations. 

Je suis conscient que la situation économique va se dégrader, que le risque d’une guerre mondiale n’est pas à exclure, et je vois chaque jour que mon pays est touché par un terrible déclin anthropologique : addiction aux écrans, obésité, wokisme… La poids de l’immigration afro-turco-musulmane est lui aussi extrêmement inquiétant. En parallèle de tout cela, je constate que ce que nous avons réussi à créer jusqu’à présent, notamment grâce à la dimension amicale et communautaire d’Academia Christiana, est un excellent moyen pour résister face à cette pression dissolvante. La joie de partager un même idéal avec des camarades est un carburant exceptionnel. Au final je crains davantage notre manque de persévérance et de courage, que les coups de l’ennemi. Je suis convaincu que si nous nous battons toute notre vie avec foi et enthousiasme, cela portera des fruits pour l’avenir. 

La devise de cette série d'interviews est : Ne pas seulement critiquer, mais aussi créer ! (not only criticise, but create) - pouvez-vous vous identifier à cette devise, et si oui, comment ?

Cela pourrait être la devise d’Academia Christiana ! J’ai malheureusement constaté qu’il y a beaucoup de gens aigris dans les milieux conservateurs, car leur pessimisme sans nuance les a meurtris. A force de regarder quotidiennement notre monde s’effondrer on en vient à devenir fou. Quand la critique devient obsessionnelle elle débouche souvent sur un ostracisme réciproque, parce que la critique du voisin ne va pas assez loin ou pas assez dans la bonne direction. De plus, la position critique est très confortable, elle permet de ne pas se mouiller tout en se désolidarisant des dysfonctionnements. Tout cela est vraiment pathétique. L’optimisme béat ne me convient pas davantage évidemment, mais lorsqu’on met la main à la pâte, on regarde immédiatement le monde différemment. Les plus petites victoires viennent redonner sens et espoir au quotidien. Les vielles rancœurs n’ont plus lieu d’être lorsqu’il faut construire à plusieurs ce que tout le monde attendait depuis longtemps avec impatience. Il y aura toujours des grincheux et des mécontents, mais il faut les ignorer autant que possible et bâtir, en chantant, le nouveau monde, sur les ruines de la modernité. 

 

Commentaires (0})

Lire aussi

« Ne vous contentez pas de critiquer, créez ! » Interview avec Antoine Dresse - créateur de la chaîne „Ego Non“

Voici le dixième épisode de notre nouvelle série d'entretiens intitulée « Ne vous contentez pas de critiquer, créez ! » David Engels s'entretient avec des artistes, des philosophes, des prêtres, des intellectuels, des militants et des artisans européens qui ont décidé non seulement de déplorer le « déclin de l'Occident », mais aussi d'essayer de contribuer à l'inverser.

David Engels

12 min

Après la « Benedict Solution », le « Habsburg Way » ? Eduard von Habsburg sur les traces d’une histoire à succès centenaire

Un Habsbourg qui passe son temps libre à jouer à Warhammer 40k, qui vante avec une certaine autodérision l'« Empire of Mankind » et qui prend position sur Twitter de manière aussi interactive que controversée sur toutes sortes de questions d'actualité, tout en faisant office d'ambassadeur de Hongrie auprès du Saint-Siège et en compilant un guide de vie pour les conservateurs du 21e siècle - s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer : Eduard von Habsburg, archiduc de la maison d'Autriche et auteur du petit ouvrage dont il sera question ici.

David Engels

4 min