De Gaulle serait-il aujourd’hui pro-russe?

2023-02-06
Temps de lecture 15 min

Cette question pourra paraître incongrue à nombre de nos lecteurs européens pour qui le Général est le symbole, comme Churchill, de la résistance à l’invasion, du refus de la soumission à la loi du plus fort. La Seconde Guerre Mondiale nous a montré que face à un envahisseur il y a 2 écoles. Celle de « Churchill-de Gaulle »: se battre partout, dans les airs, sur la mer, dans les terres, les champs, les rues, les plages. Et l’ « école Pétain »: négocier avec l'envahisseur afin qu'il nous asservisse avec notre accord.

Comprendra qui pourra, mais en France quasiment 80% des politiques et principaux influenceurs qui se réclament du gaullisme sont pro-russes. J’englobe dans les pro-russes ceux qui sont ouvertement « poutinolâtres » (une petite minorité) et ceux qui sont, soi-disant, pour la « paix », à la manière de Miss Monde qui se déclare pour la fin de la famine et la paix dans le monde. Quelle paix et à quelles conditions, ils sont bien incapables de le dire, mais ils interviennent toujours dans les débats avec les deux mêmes exigences qui alternent en fonction de la situation sur le terrain militaire. Quand les Russes sont en bonne posture, ils demandent invariablement d’arrêter d’armer les Ukrainiens, car ce serait faire durer la guerre et donc les souffrances de ces derniers. Et quand les Ukrainiens sont à l’offensive, ils exigent solennellement l’arrêt immédiat des combats. Comme le disait déjà l’ancien président français François Mitterrand (au sujet de la confrontation Occident-URSS): le pacifisme est à l'Ouest et les missiles à l'Est.

Hélas, ce ne sont pas des gaullistes inconnus qui représentent le camps de « l’apaisement ». Vous avez, notamment, Eric Ciotti, le président du parti « Les Républicains » (parti héritier du général de Gaulle), Chirac, Sarkozy, Pierre de Gaulle (le petit fils du général), Henri Guaino (intellectuel très influent de la droite gaulliste et ancien Conseiller spécial de Nicolas Sarkozy), et j’en passe. Ce sont des gens à qui, normalement, on ne pourrait reprocher une méconnaissance de la pensée du général de Gaulle, et pourtant..

De Gaulle, dans les faits et ses discours, a toujours considéré Washington comme un allié et Moscou comme une menace. ll suffit d’écouter les discours du général de Gaulle au plus fort de la crise USA-URSS en 1961 pendant laquelle il s’avère un allié des Etats-Unis plus prompt encore que la Grande Bretagne. Il affirme sans ambigüité que face à « l’impérialisme ambitieux (de Moscou) » « tout recul de l’Occident aboutirait à l’affaiblir » et « à surexciter l’agresseur » . Certains argumenteront qu’il s’agissait de l’URSS et non de la Russie, mais le Général ne parlait que de Russie soviétique et non d’URSS. Toute sa vie Charles de Gaulle considéra que les idéologies ne sont que des passades dans la vie des nations.

Il écrira d’ailleurs dès 1919 : « Le Bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera autour d’elle. Ce jour-là, elle se verra telle que la paix va la laisser, c’est à dire privée de l’Estonie, de la Finlande, de la Pologne, de la Lituanie, peut-être de l’Ukraine. S’en contentera-t-elle ? Nous n’en croyons rien. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on reverra la Russie reprendre sa marche vers l’Ouest et le Sud-Ouest. De quel côté la Russie recherchera-t-elle un concours pour reprendre l’œuvre de Pierre le Grand, Catherine II ? Ne le disons pas trop haut, mais sachons-le et pensons-y : c’est du côté de l’Allemagne que fatalement elle tournera ses espérances. Voilà, Messieurs, pourquoi la France prête à la Pologne et à la Roumanie un si large concours militaire (.) Chacun de nos efforts en Pologne, Messieurs, c’est un peu plus de gloire pour la France éternelle. »

Pour le général de Gaulle, c’est une constante de l’histoire : la Russie est une puissance vindicative dont l’Allemagne est une alliée naturelle. Dans ce cadre, la meilleure alliée de la Pologne, c’est la France, car sans Paris, Varsovie est à la merci de Berlin et Moscou ; et sans Varsovie, Paris l’est de Berlin. L’historien et géopolitologue Philippe Fabry a d’ailleurs brillamment démontré qu’il était faux d’affirmer que la Russie était une alliée historique de la France. Pire : les rares fois où elle l’a été, cela n’a pas fonctionné, et le résultat a été catastrophique pour les deux pays. Pour lui, l’alliance germano-russe a toujours été néfaste pour la France, et si l’Ukraine perd la guerre, cela renforcera la Russie, donc l’Allemagne, alors que tout ce qui affaiblit cette alliance est bénéfique pour la France.

En fait, la plupart des ceux qui se disent gaullistes en France ont une lecture très superficielle des textes de de Gaulle. Ils vous diront qu’il était anti-américain et voulait un rapprochement avec l’URSS pour contrebalancer l’hégémonie des USA. C’est une manipulation de l’histoire digne des grandes heures de la propagande soviétique. Ces (soi-disant) gaullistes vous présenteront des textes flatteurs du Général sur la Russie, mais ils viennent essentiellement de sa visite d’Etat en URSS : qui peut imaginer le grand Charles insulter le pays dont il est l’invité ? En revanche, quand on lit ses mémoires et nombreux autres textes, on se rend compte qu’il avait une sainte horreur de l’URSS et qu’il est tout à fait improbable qu’il ait voulu un rapprochement de la France avec ce régime. Il appelle d’ailleurs l’URSS et ses satellites : « le camp totalitaire ». De plus, si de Gaulle avait voulu ce rapprochement, pourquoi aurait-il façonné et calibré toute l’armée française pour affronter l’armée rouge ? Il est vrai que lors de sa présidence, de Gaulle, essayera, de temps à autre, d’utiliser Moscou comme contrepoids à Washington, mais ni les dirigeants soviétiques, ni les américains seront dupes. Cette politique servira surtout à amadouer le parti communiste français et ses électeurs qui sont alors la principale force politique de gauche et qui détestent plus que tout au monde les autres partis de gauche, les « sociaux-traitres ».

Ensuite, si de Gaulle cherchait une relation équilibrée, d’égal à égal avec les Américains (ce qui agaçait particulièrement Washington), il n’a pourtant jamais été anti-américain. Il s’est toujours considéré dans le camps occidental avec les Américains et les Anglais. D’ailleurs, il ne sort pas de l’OTAN qui, après tout, est une organisation militaire créée contre l’URSS par les Américains. Surtout, et on l’oublie souvent, le général de Gaulle sort du commandement intégré de l’OTAN (et non de l’OTAN comme certains le laissent entendre) afin d’assurer, notamment, sa maitrise totale de l’arme nucléaire en n’ayant pas à demander aux Américains l’autorisation d’appuyer sur le « bouton ». En effet, le Général craignait grandement que les Américains n’aient pas le courage de riposter avec l’arme atomique si les Soviétiques envahissaient l’Europe de l’ouest de manière conventionnelle. La sortie du commandement intégré lui permet d’avoir une indépendance absolue de décision dans l’utilisation de l’arme nucléaire, et il le fait savoir aux intéressés. En cas d’invasion, il élimera les armées du bloc soviétique dans les plaines allemandes à l’aide du feu nucléaire et enverra l’armée française éradiquer les unités survivantes. Toute l’armée française a été conçue comme une armée de cavalerie, de post-emploi de l'arme nucléaire. Certains stratèges soviétiques diront que cette épée de Damoclès française a plus compté que la menace nucléaire américaine en laquelle les Soviétiques croyaient peu en cas d’invasion conventionnelle de l’Europe de l’Ouest.

Certains répondront que les temps ont changé,  que les permanences géopolitiques n’existent pas. Par contre, ils ne pourront objecter que le Général n’avait que pour seul objectif les intérêts de la France et qu’il n’a jamais hésité à s’appuyer sur des moyens américains pour les servir. Or, nombre de nos « pacifico-gaullistes » pleurent le gaz russe, déplorent la destruction du gazoduc Nord Stream et blâment les Américains. Pourtant, ce gaz russe bon marché l'était essentiellement pour l'Allemagne (le gaz russe représente moins de 3% du mix énergétique de la France), car c'est avec lui qu'elle a assis son hégémonie économique sur l'UE. C'est pour la maintenir que Berlin a tenté de tuer le dernier avantage concurrentiel de la France: le nucléaire. Avec le Brexit et l'Allemagne à genoux du fait de la fin de son gaz russe peu cher, la France a une occasion unique, depuis ces deux derniers siècles, de rééquilibrer les relations de pouvoir sur le continent européen.

La guerre en Ukraine permet de rebattre les cartes en Europe en faveur de la France et donc d’un nouvel équilibre. En plus, elle est co-génératrice d’inflation, excellente pour la dette colossale de Paris tout comme de Rome et pour la dévaluation de l’euro, qui permet une certaine respiration qu’attendaient depuis longtemps les entreprises françaises, italiennes, espagnoles et autres.

Si encore, la France participait à une guerre injuste, nous devrions nous interroger, mais nous soutenons un pays bien moins puissant que son agresseur, victime d’une agression barbare injustifiée et injustifiable. Ce faisant, nous montrons que même la plus grande puissance nucléaire du monde ne peut se jouer en toute impunité de la règle de base du droit international et de la paix: l’intangibilité des frontières internationalement reconnues.

Si nous ne le faisions pas, ce serait ouvrir la boîte de Pandore des redéfinitions de frontières dans le monde entier, et donc de guerres sans fin. Et je ne parle même pas du risque de prolifération nucléaire si la Russie venait à gagner, car tout le monde se rend bien compte que si l’Ukraine avait gardé son arsenal nucléaire au lieu de croire en la promesse de la Russie de ne jamais l’attaquer, elle serait aujourd’hui en paix.

J’entends déjà les « poutinolâtres » m’objecter: « Et la Yougoslavie alors ? ». D’abord, je leur répondrai, que s’ils ont trouvé que c’était une faute, pourquoi soutiennent-ils son renouvèlement ? Ensuite la Yougoslavie n’était pas une nation, mais plusieurs nations qui avaient été contraintes de vivre ensembles. Elle s’est écroulée d’elle-même, de l’intérieur. L’Ukraine, elle, depuis un an démontre qu’elle est une seule et même nation. Les pseudos referendums russes pour l’annexion du sud de l’Ukraine, organisés à la manière soviétique, sous les armes, sans débat contradictoire, avec une grande partie de la population absente, ne peuvent être pris au sérieux un seul instant. Enfin et surtout aucun pays de l’OTAN n’a annexé de territoire yougoslave.

Les « poutinolâtres » les plus désespérés m’opposeront que le Général ne se serait jamais allié aux wokistes américains mais aurait défendu la Sainte Russie dernier bastion du conservatisme. Quelle rigolade ! Le dirigeant actuelle de la « Sainte Russie » a été formé et placé au pouvoir par le KGB. Poutine et son entourage entrent au KGB, sous Brejnev et Andropov, en toute connaissance de cause. A savoir au moment où le KGB était le principal instrument de répression et de propagande de l’Union soviétique, l’outil de terreur par lequel les communistes se maintenaient au pouvoir. Chaque année Poutine célèbre l’anniversaire de la Tchéka, la police politique communiste ancêtre de la Guépéou, NKVD et KGB. Outre les déportations, les tortures, les milliers d’assassinats, elle a exécuté des milliers d’ecclésiastiques. C’est un peu comme si le chancelier allemand, chaque année, célébrait l’anniversaire de la Gestapo. En « Sainte Russie » Cyrille, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies (équivalent du pape pour les orthodoxes russes) était membre du KGB sous le régime communiste, vit comme un milliardaire, soutient la propagande de Poutine et sa guerre contre d’autres Chrétiens orthodoxes avec la complicité des troupes tchétchènes qui ont déclaré le Djihad aux Ukrainiens. En « Sainte Russie », la GPA (gestation pour autrui) est légale, il y a deux fois plus de divorces, trois fois plus d'avortements, trois fois plus de meurtres qu'en France et les Russes sont encore moins pratiquants que les Allemands. En « Sainte Russie », 80% des Russes pensent que l'ère soviétique était une belle époque et 63% regrettent l'URSS. Imaginez les Allemands regrettant ainsi le IIIème Reich.

Une autre des grandes marottes des gaullistes pro-russes, c’est de vouloir éviter que la Russie ne se désagrège. Certes, quand l’Empire russe va s’effondrer, le risque de chaos, de guerres civiles, de contestations territoriales sera immense, mais c’est inévitable, c’est le destin de tout empire - et sûrement l’une des raisons de la fuite en avant de Poutine. Car comme je l’ai déjà écrit en janvier 2022, que Poutine envahisse l’Ukraine ou non, que l’OTAN intervienne ou non, soutienne ou non l’Ukraine, tôt ou tard, la Russie sera démembrée, qu’on le veuille ou non. D’ailleurs, pour ces anti-américains farouches, cela devrait être considéré comme une chance inestimable de reconstruire une autre Europe qui pourrait être un vrai contrepoids aux USA. En effet, la Russie, en l’état actuel, est bien trop grande, puissante et autoritaire pour que les autres États européens puissent s’associer à elle : ce serait s’asservir volontairement. Par contre, intégrer l’Ukraine et la partie européenne (donc sans l’Asie) de la Russie est bien plus envisageable (qu’adviendra-t-il de la Sibérie ? Je reviendrai sur cette question prochainement). D’ailleurs, ce n’est sûrement pas pour rien que de Gaulle appelait à une union de « l’ Europe, de l'Atlantique à l'Oural » : ce n’est pas qu’il voulait intégrer la Russie soviétique, mais qu’il comptait accueillir dans la famille européenne la Russie qu’une fois qu’elle aurait abandonné ses ambitions impériales et donc l’Asie.

L’on pourrait se dire que tous ces pseudo-gaullistes ont une méconnaissance totale de ce qu’est le régime de Poutine qui depuis 20 ans réarme la Russie, réhabilite Staline, prêche l’impérialisme russe le plus primaire et prépare sa population à une confrontation avec l’Occident. Mais comment ne voient-ils pas que la guerre a permis la fuite de tous les opposants, la mise au pas de toute la société russe ? Que la guerre permet à Poutine de prolonger son régime national-bolchevique âgé de près d’un quart de siècle, à bout de souffle et dirigé par des boomers soviétoïdes du KGB sans relève et proches de la maison de retraite ? Pour le régime de Poutine, la paix est inenvisageable, car elle en signifierait la fin.

Le plus troublant n’est pas la naïveté (pour ne pas dire bêtise…) de ces pseudos-gaullistes, mais leur pacifisme qui n’est utile qu’à la Russie. D’ailleurs, ils relativisent la responsabilité de la Russie en reprenant quasiment mot pour mot le narratif du Kremlin, sur la « Russie humiliée »,  « encerclée par l’OTAN », « poussée à bout par les USA », le « coup d’Etat de Maidan », le « génocide au Donbass » et autres manipulations sortant des services de propagande russe. Comment ne pas penser à de Gaulle qui s'insurgeait que, dans les années 30, les influenceurs  « pro-paix » étaient en fait payés par les Allemands et qu’ils avaient fait perdre 3 précieuses années au réarmement de la France ? En 2022, les gaullistes avaient enfin une chance unique de profiter de la sympathie des Français pour l’Ukraine afin de démontrer que les valeurs du Général - la défense de la nation, de son identité particulière, de la souveraineté populaire, des frontières - étaient fondamentales pour toute démocratie. Au lieu de cela, ils se sont isolés encore plus du reste de la population française en s'enfermant dans la défense d'une dictature agressant un pays européen. Ils ont préféré ânonner la propagande russe, pour le plus grand intérêt de l’Allemagne, au lieu de songer à la grandeur de la France et de celle de l’Europe. 

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