L’étrange affaire Yvan Colonna – cet État de droit qui exclut la Corse

2023-03-29
Temps de lecture 10 min
L’affaire Yvan Colonna, du nom de l’indépendantiste corse jugé coupable de l’assassinat du préfet Claude Érignac, est étrange à plusieurs titres.

Outre que son arrestation et sa mort ont aidé les présidents Sarkozy et Macron à des moments clefs, l’Etat de droit a été absent tout le long de l’enquête menant à l’arrestation d’Yvan Colonna, à sa mort. A aucun moment la classe médiatique parisienne (qui ne s’autorise à ne stigmatiser que deux catégories de la population française, les Corses et les Catholiques) n’a douté de la culpabilité de ce berger corse désigné coupable par le ministre de l’Intérieur de l’époque, alors qu’aucun procès n’avait eu lieu. Son assassinat en prison par un terroriste islamiste connu pour sa dangerosité, avec lequel l’administration pénitentiaire le laissera seul pendant près de 20 minutes pendant lesquelles il fut agressé sauvagement à l’abri des regards et des caméras, ne cesse d’interroger. Surtout quand on apprend que des preuves auraient été effacées des fichiers.

En 1998, l’assassinat, par des indépendantistes corses, du préfet Érignac provoque une émotion considérable et une profonde désapprobation en Corse. Le gouvernement, au lieu de profiter de ce rare moment d’union nationale, va instaurer un climat répressif sur l’île de Beauté. Toute personne pouvant avoir le moindre lien avec l’affaire est arrêtée, un véritable régime d’exception est mis en place. Le nouveau préfet d’alors va aller jusqu’à ordonner à des gendarmes de se faire passer pour des indépendantistes et brûler un restaurant en bord de mer. Des Corses vont rester mis en examen pendant des années, bien qu’ils n’aient rien à voir avec l’affaire. Près de 1% des Corses seront interpellés. Rapporté au continent, cela ferait plus d’un demi-million de Français interpellés.

En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en pleine reconquête de l’électorat de droite et se préparant à la présidentielle de 2007, annonce en public : « La police française vient d’arrêter Yvan Colonna, l’assassin du préfet Érignac ». Alors qu’aucun procès d’Yvan Colonna n’avait encore eu lieu, un ministre de l’Intérieur et futur président de la République désigne un homme à la vindicte populaire. Cette atteinte à la présomption d’innocence ne pouvait qu’avoir de lourdes conséquences sur la fiabilité des témoignages des policiers et les comportements des magistrats. Dès lors, il devenait très difficile pour n’importe quel policier de mettre en doute la parole de son ministre. Comment imaginer qu’un homme tel que Nicolas Sarkozy ne fasse pas tout son possible pour empêcher qu’en pleine campagne électorale il soit dédit ?

Les trois procès d’Yvan Colonna, qui a clamé son innocence sans relâche, ont révélé surtout l’absence de preuves matérielles de sa culpabilité. Les condamnations d’Yvan Colonna sont fondées sur les témoignages des membres du commando d’indépendantistes corses responsables de l’assassinat du préfet Érignac et sur l’intime conviction des policiers qui ont enquêté sur lui. Mais les membres du commando ont manifestement menti et les policiers étaient sous l’influence de leur hiérarchie. Il faut se rappeler qu’à l’époque, les policiers sont sous une énorme pression du gouvernement qui veut des résultats à tout prix. En 24 heures, procédant à l’intimidation des suspects, qui étaient sous la menace de ne plus voir leurs enfants, les enquêteurs obtiennent les aveux nécessaires. Yvan Colonna est désigné par les gardés à vue et leurs épouses comme 3ème membre du commando. Outre qu’ils retireront toutes leurs accusations, une fois libres, leurs témoignages obtenus sous pression ne se corroborent pas – à tel point qu’ils démontrent que les personnes désignant Yvan Colonna comme membre du commando ont toutes menti.

Les témoins qui ont assisté à l’assassinat affirment clairement que l’assassin qu’ils ont vu tirer n’était pas Yvan Colonna. En revanche, des témoins ont vu Yvan Colonna à Cargèse le soir de l’assassinat. Un expert en balistique, sur les observations du médecin légiste, montre que le tueur était nécessairement plus grand que le préfet, alors qu’Yvan Colonna mesurait dix centimètres de moins. Et, ce ne sont que les exemples les plus évidents, les plus simples à exposer, mais il en existe des dizaines d’autres qui interrogent sur la culpabilité d’Yvan Colonna qui a toujours et sans répit clamé son innocence, pendant 24 ans.

Pendant toutes ses années de détention, il lui sera refusé un rapprochement avec sa famille en Corse - ce qui peut être, d’un côté, compréhensible vu la gravité de l’exécution dont il a été jugé coupable, mais ce qui, de l’autre, a condamné ses parents, sa femme et ses enfants, qui n’ont rien à voir avec l’assassinat, à consacrer de longs voyages sur le continent pour lui rendre visite. Surtout cette implacabilité de la justice française, plus connue pour son laxisme, est particulièrement exceptionnelle, d’autant plus quand on la compare avec le traitement du djihadiste psychopathe de 36 ans qui a atrocement assassiné, à 62 ans,  Yvan Colonna au bout de ses 20 ans de prison.

Franck Elong Abé, l’assassin d’Yvan Colonna, est un Camerounais arrêté, par la coalition internationale, en octobre 2012 en Afghanistan où il s’entrainait au maniement des armes et des explosifs et prenait part à des combats rapprochés. En mai 2014, il est remis à la France par les Américains. Quelques mois plus tard, en détention en France, transféré dans un hôpital-prison après une tentative de suicide, il essaye de s’évader après avoir menacé une jeune interne en psychiatrie avec un objet pointu. Puis, il tentera d’incendier sa cellule à 14 reprises. Après une nouvelle condamnation, il sera transféré à Arles (prison d’Yvan Colonna), où au lieu de le mettre en quartier d’évaluation de la radicalisation (QER), il recevra un emploi, réservé normalement aux détenus exemplaires, qui lui permettra une relative liberté de mouvement dans la prison. Et ce, malgré le fait qu’il soit considéré comme un des 50 djihadistes emprisonnés les plus dangereux et les cinq recommandations des commissions interdisciplinaires de le placer en QER. Au regard de son statut de détenu pour terrorisme islamiste, Franck Elong Abé ne peut être soumis au régime ordinaire de détention et bénéficier d’un emploi d’auxiliaire, comme c’était le cas. Mais cela n’est que le début de la longue liste de fautes incroyables de l’administration pénitentiaire française.

La veille de l’assassinat, une agente pénitentiaire avertit sa hiérarchie, car elle a entendu une conversation de trois détenus dont Franck Elong Abé, où la phrase « Je vais le tuer » est apparue. Cette surveillante note le même jour qu’elle a surpris le djihadiste en train de ranger sa cellule, comme s’il allait la quitter. Lui demandant pourquoi il fait cela, il répondra : « Je fais le vide ». Ces deux observations de la surveillante sont absentes des données transmises par l’administration pénitentiaire et n’ont pas été mentionnées lors des auditions de la commission d’enquête parlementaire sur cet assassinat. On ne les retrouve pas non plus dans le logiciel de traitement de données où les agents pénitentiaires notent leurs observations sur les détenus particulièrement surveillés (DPS), statut de Franck Elong Abé. Alors que l’agente assure les avoir complétées. Selon le président de cette commission, le député nationaliste de Haute-Corse Jean-Félix Acquaviva, il n’y a plus aucune annotation sur Franck Elong Abé un mois avant. Une absence « anormale » selon le député car il y en avait « quatre à six par mois » auparavant. Toujours selon Jean-Félix Acquaviva : « Nous avons les plus grandes interrogations (...) quant à la possible tentative d’effacement de ces données. (…) Ces informations (…) auraient dû conduire à porter encore plus l'attention à la surveillance de l'individu et éviter le drame du lendemain. » 

Selon les informations de la commission d’enquête et de la justice, Yvan Colonna a été laissé seul dans une pièce avec le terroriste islamiste pendant près de 20 minutes, alors que tous deux avait un statut de «détenus particulièrement signalés » (DPS). Seuls dans une salle de musculation, que le djihadiste avait pour charge de nettoyer, où la caméra n’est pas paramétrée pour que la surveillance vidéo puisse assister à ce qui s’y passe, Yvan Colonna subira des coups violents, une longue strangulation et un étouffement réalisé avec des sacs en plastique et des serviettes.

En 2022, à la même période que l’assassinat d’Yvan Colonna, l’on apprendra, par l’hebdomadaire le Canard Enchaîné, que le président de la République aurait conclu un accord secret avec les autonomistes corses pour que les « prisonniers politiques corses » soient transférés sur l’île. Ce que le pouvoir politique avait toujours refusé de faire, car le transfert en Corse d’Yvan Colonna était trop dangereux politiquement du fait du déclenchement d’une vague d’indignation et de protestations qu’il provoquerait. Lors des auditions de la commission parlementaire, les anciens députés François Pupponi et Bruno Questel (qui étaient au moment des faits des facilitateurs dans le dossier des négociations entre le gouvernement et les nationalistes corses) révèleront qu’Emmanuel Macron s’était bien engagé, de manière officieuse, à rapprocher les trois derniers détenus du commando Erignac en Corse, après l’élection présidentielle.

Pour le président de la commission d’enquête parlementaire, le président de la République française n'a bien sûr pas commandité l’assassinat, mais souligne avec vigueur « la haine d’Etat » envers Yvan Colonna. Pour appuyer son propos le député a révélé qu’il a eu connaissance de messages entre préfets en exercice affirmant qu’il fallait décorer le terroriste Franck Elong Abé pour son crime violent. Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que l’Etat de droit et les « valeurs de la République » ont été bien absentes tout au long de l’ « affaire Colonna ». 

 

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