France : vers le chaos ?

2024-06-16
Temps de lecture 6 min
Tous les sondages et commentateurs avaient prévu que le Rassemblement National de Marine Le Pen gagnerait les élections européennes en France avec plus de 31 % des voix, soit plus de deux fois le score du parti du Président Macron, arrivé second avec 14 %. Le troisième, le parti socialiste, a obtenu 13 %. Par contre, personne n’avait prévu qu’Emmanuel Macron dissoudrait l’Assemblée nationale immédiatement et appellerait à de nouvelles élections sous trois semaines. Depuis l’année dernière, dans mes analyses, j’alerte sur le fait que la France glisse doucement mais sûrement d’une crise politique vers une crise de régime. La décision du Président Macron est en train d'accélérer ce processus.

 

Des élites prêtes à se suicider pour sauver l’immigration de masse


Il est intéressant de noter que le seul point commun entre tous les pays dans ces élections européennes, à deux ou trois exceptions près, est qu'aucun parti ouvertement pro-immigration n'a gagné. La question de l’immigration est devenue centrale en Europe, et particulièrement en France, où 70 % des élites sont pour l'immigration de masse alors que 70 % de la population y est opposée. Sondage après sondage, élection après élection, les Français ne cessent d’envoyer des messages à leurs élites pour qu’enfin elles fassent a minima une pause dans l’accueil des migrants, mais rien n’y fait, elles restent totalement sourdes à leurs signaux de détresse. De ce fait, la France se trouve dans une impasse politique absolue, car pour ses élites et la partie des Français qui s’identifient à elles, l’immigration est devenue fondamentale pour des raisons sociologiques, psychologiques, économiques et financières (voir mon analyse à ce sujet qui prévoyait ce qui est en train de se passer : https://deliberatio.eu/fr/opinions/crepol-un-tournant-presageant-une-grande-instabilite-politique-en-france). Pour les élites, non seulement l’immigration de masse est absolument nécessaire au développement du pays, mais en plus elle est inévitable, il est impossible de l’arrêter, on ne peut que faire le maximum pour qu’elle se fasse dans les meilleures conditions. Pour elles, c’est à la fois une évidence totale et un devoir humanitaire qu’il n’est même pas envisageable de questionner. Alors que pour la France populaire, celle des « classes laborieuses », celle des employés, ouvriers, petits patrons qui votent massivement pour le RN, cette immigration est devenue un danger pour leur sécurité physique et économique. Parce qu’elle exerce une pression à la baisse sur les salaires et les prestations sociales, mais aussi et surtout parce qu’elle est perçue comme un des principaux facteurs d’insécurité.

Le plus incroyable est que les élites sont prêtes à se suicider, à perdre les élections, plutôt que de céder sur cette question de l'immigration. Pour la gauche, il n’y a pas de problème d’immigration, bien au contraire. Pour le centre et la droite progressiste, du bout des lèvres, on reconnaît qu’il existe peut-être un problème d’insécurité culturelle. Il est quasiment impossible de débattre sérieusement du sujet sans que cela tourne vite au pugilat et que tous ceux qui refusent l’immigration finissent par se faire traiter de fascistes et nazis. Jusqu’à présent, cette stratégie de stigmatisation de ceux qui questionnaient l’immigration permettait au bloc élitaire et au bloc de gauche de gagner les élections. Mais les émeutes de l’année dernière et le massacre de Crépol par une dizaine de jeunes d'origine maghrébine armés de couteaux, sur des jeunes villageois faisant paisiblement la fête, et les manipulations des médias et politiques pour cacher la réalité des faits ont été la goutte qui a fait déborder un vase plein d’un nombre hallucinant d'attaques, de violences et d'incivilités.

Quand on étudie de près le résultat des élections européennes en France, on se rend compte que d’un côté nous avons les partis représentant les habitants de cinq grandes villes qui pensent que leur mode de vie et leurs idées sont les meilleurs et qu'il faut les imposer au reste de la France, un peu comme au temps des colonies où il fallait apporter la civilisation aux peuples arriérés. Et de l’autre, le reste de la France. Si le RN a fait en moyenne plus de 31 % sur toute la France, à Paris, le parti de Marine Le Pen a fait moins de 9 % et dans le reste de la France, hors région parisienne, il est aux environs de 40 %. Le RN est en tête dans 93 % des communes françaises, c’est phénoménal. Nous assistons à un changement de paradigme. Les partis progressistes pro-immigration sont devenus, aux yeux de la majorité des Français, les représentants de l’ordre établi et de la rente de situation. Au final, le RN apparaît comme le seul capable de renverser la table.


Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il décidé de dissoudre l’Assemblée nationale ?


À ce grand schisme qui, élection après élection, ne fait que devenir de plus en plus évident, s’ajoute la situation de la France. Lors de son élection en 2017, Emmanuel Macron a suscité un immense espoir chez une grande majorité de Français, mais hélas, sept ans après, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Celui que les médias appelaient le « Mozart de la finance », « Jupiter », « le leader de l’Europe », le « sauveur de la planète » a explosé la dette et les déficits français, n’a pu empêcher le déclassement de la France dans quasiment tous les domaines – économie, éducation, international, etc. Au sein même des élites, l’autorité du Président se réduit comme peau de chagrin, du fait qu’il ne peut se représenter aux prochaines élections présidentielles en 2027 (en France, la Constitution n’autorise pas plus de deux mandats consécutifs, même si un mandat est abrégé en cours de route).

De plus, depuis les dernières élections législatives de 2022, le parti présidentiel, qui est programmé pour disparaître en 2027, n’a plus la majorité à l’Assemblée nationale. Cette dernière est paralysée par le refus présidentiel de faire un accord de coalition, que ce soit avec la gauche ou la droite. Sa défaite aux élections européennes n’a fait que confirmer l’aggravation de la situation. Aussi, plutôt que d’attendre d’être mis en impossibilité de gouverner par des motions de censure, il a décidé de prendre de court ses adversaires et d'agir au plus vite.

À cela s’ajoute son état d’esprit : depuis toujours, il a forcé la main au destin pour arriver au plus haut niveau. Il est persuadé qu’à nouveau la chance sera de son côté. De plus, en agissant ainsi, il force toutes les élites médiatiques et politiques à se battre contre son adversaire, le RN, pour son plus grand profit. Encore et encore, elles rejouent la même pièce de théâtre, le progressisme ou la dictature fasciste. Si Macron gagne, il redeviendra le héros des élites européennes qui l’acclameront et en feront sûrement le prochain président de la Commission. S’il perd, il est persuadé que le RN se plantera vu la situation dans laquelle se trouve la France. Pour le Président français, il est inimaginable que le RN fasse mieux que lui, et alors il gagnera dans cinq ans triomphalement les élections européennes et deviendra Président de la Commission européenne.


Quels scénarii sont envisageables suite à ces élections législatives ?


Il y en a trois.

1. Le parti présidentiel obtient la majorité à l’Assemblée nationale. Pour cela, il faudrait qu’Emmanuel Macron arrive de nouveau à redonner espoir au pays et à mobiliser tout son camp tout en démobilisant celui du RN. C’est sûrement le scenario le plus improbable au regard des dernières élections et sondages, tant le président inspire la défiance aux Français.

2. Le RN, avec ou sans alliés, obtient la majorité à l’Assemblée nationale. Selon les dernières élections et sondages, ce n’est pas impossible, mais il faut savoir que toutes les élites politiques et médiatiques se sont réunies et font tout pour que cela n’arrive pas. Et si cela arrivait, un gouvernement RN aurait alors contre lui le Président de la République, le Conseil constitutionnel, les syndicats, les ONG, les médias, les artistes, la gauche dans la rue jour et nuit, et des fonctionnaires en grève. Nous pourrions même avoir de grandes émeutes et manifestations en plein JO de Paris.

3. Retour au statu quo ante, personne n’ayant la majorité au parlement. Cela entraînerait une grande instabilité politique. Pour en sortir, il faudrait un accord de coalition, ce à quoi Emmanuel Macron s’est toujours refusé. La France deviendrait ingouvernable, son risque pays augmenterait et donc les intérêts de sa dette colossale aussi. Dans ce cadre, il pourrait être tentant pour Emmanuel Macron d’accentuer encore plus le côté monarchique du régime présidentiel français. Les élites françaises suivraient-elles Emmanuel Macron dans un tel durcissement ou au contraire plaideraient-elles pour un passage à un régime parlementaire, impliquant des concessions sur l’immigration ?


France, vers une technocrature ou un régime parlementaire ?


Nous avons donc désormais, schématiquement, les élites et une grande partie de la population qui considèrent que leurs intérêts fondamentaux sont en opposition totale. Les élites progressistes sont dans un tel déni de démocratie sur le sujet de l’immigration depuis 20 ans que l'on peut légitimement se demander si elles seraient prêtes à imposer une "technocrature" pour empêcher que l’immigration de masse soit stoppée. Le bloc élitaire est même prêt à se suicider, donc à mourir pour ne pas avoir à céder sur ce sujet. On le voit un peu partout, les progressistes qui commencent à perdre pied sont tentés de ne plus se soumettre au suffrage universel sous couvert de l'État de droit et du risque d'atteinte à nos valeurs fondamentales. Il est devenu de plus en plus courant d’entendre dans les médias progressistes que le peuple peut avoir tort, que les élites peuvent avoir raison contre lui.

Les progressistes monopolisent en Occident les postes à responsabilité dans les médias mainstream, la justice, les organes de contrôle, les écoles, les universités, les partis politiques et les syndicats. Que va-t-il se passer si les « non-progressistes » se mettent peu à peu à gagner toutes les élections ? Quelle va être leur réaction sachant que le progressisme est une utopie d’un monde sans frontières ? Dans ce monde, tous les problèmes sociétaux trouvent leur source dans le racisme et le sexisme. C’est pour cela que toutes les organisations doivent participer à l’endoctrinement, l’ingénierie sociale et la rééducation des individus par tous les moyens, car il en va de l’instauration du paradis sur Terre. Toute personne trouvant ce projet démentiel est considérée comme un ennemi de l’humanité tout entière et doit être traitée comme tel.

Pour l’instant, les élites progressistes acceptent le résultat des urnes, mais parce qu’il leur est globalement favorable. Dès qu’il peut leur être défavorable, elles emploient tous les moyens pour l’empêcher, comme aux USA pour empêcher Trump de se présenter, ou en France pour refuser de prendre en compte les voix des électeurs du RN ou pour trouver toujours des millions d’excuses pour ne pas organiser des référendums.

Si encore nous étions dans un monde apaisé, on pourrait trouver une issue pacifique. Mais cette scission entre les élites et le reste de la population sur cette question est la principale faiblesse de l’Occident, et nos ennemis le savent. Que les élites refusent de céder à leur population n'a rien de démocratique et ne présage que le chaos dans la situation actuelle où nos ennemis y ont grand intérêt.

 

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